Crédit photo : Marie Rouge / Unifrance
Entrevue avec la cinéaste Kaouther Ben Hania pour la sortie du film La Voix de Hind Rajab.
Kaouther Ben Hania est une cinéaste tunisienne dont les films sont régulièrement sélectionnés dans les plus prestigieux festivals, comme Cannes et la Mostra de Venise. Après des études menées de 2002 à 2004 à l’École des arts et du cinéma de Tunis, elle poursuit sa formation à l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son à Paris. Plusieurs de ses courts métrages sont primés dans différents festivals. Même si elle est d’abord spécialiste du documentaire, son deuxième long métrage de fiction, L’Homme qui a vendu sa peau (2020), devient le premier film tunisien nommé aux Oscars. En 2023, elle reçoit une deuxième nomination pour son documentaire Les Filles d’Olfa. Elle récolte une troisième nomination avec son plus récent film, La Voix de Hind Rajab, en lice pour l’Oscar du meilleur film international.
Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de raconter ce tragique événement sous forme de film ?
Ça a commencé par la voix d’Hind Rajab. J’ai écouté un court extrait sur Internet où elle suppliait qu’on la sauve. J’ai pensé que c’était un point de bascule, parce qu’y a-t-il de plus horrible que ça ? On tue toute une famille, il reste une petite fille au milieu qui supplie qu’on la sauve, puis quand on envoie de l’aide, on bombarde l’ambulance, et on la laisse mourir dans cette voiture. C’est le crime par excellence. J’ai voulu faire ce film parce qu’il fallait dire quelque chose, et aussi parce que j’ai remarqué que, surtout dans les médias occidentaux, les voix palestiniennes sont absentes. On ne veut pas les écouter. On parle de chiffres, et parfois on les appelle des « dommages collatéraux ». C’est abstrait. Face à tout ça, je me suis dit que ce n’était pas possible. Le cinéma peut faire quelque chose. Je me suis emparée de cette histoire avec cette colère, et parce que j’ai senti beaucoup d’impuissance dans sa voix. C’était aussi l’impuissance de ceux qui voulaient l’aider, et celle de beaucoup de gens qui suivaient ce qui se passait à Gaza, mais qui ne pouvaient rien faire. Je me suis dit : je vais prendre ce sentiment d’impuissance, qui est le thème central du film, et en faire quelque chose qui pourrait peut-être participer au changement.
La femme est au cœur de vos films, mais une femme souvent invisible, laissée pour compte, qu’on ne veut pas écouter. Vous sentez-vous en mission de raconter cette histoire ?
Je ne me sens pas en croisade (rires), mais je suis quelqu’un de très sensible à l’injustice. C’est quelque chose qui me révolte. Effectivement, peut-être que le fait d’être une femme nous rend plus sensibles à tout ce qui est injuste. J’ai fait beaucoup de portraits de femmes. Dans La Belle et la Meute (2017), c’était l’histoire d’une jeune fille violée par des policiers : on y voit l’oppression systémique de l’institution policière et le patriarcat, qui s’allient pour écraser une jeune femme. Pour Les Filles d’Olfa (2023), c’étaient encore une fois des voix qu’on ne veut pas entendre : celles de jeunes filles enfermées dans un système très oppressif et qui, pour se libérer, ont choisi quelque chose qui relève de l’appel de l’au-delà. Dans La Voix de Hind Rajab, c’est une petite fille, le futur de la féminité, tuée dans des conditions atroces.
« Je me suis emparée de cette histoire avec cette colère, et parce que j’ai senti beaucoup d’impuissance dans sa voix. C’était l’impuissance aussi de ceux qui voulaient l’aider, et celle de beaucoup de gens qui suivaient ce qui se passait à Gaza, mais qui ne pouvaient rien faire. »
Votre film maintient une tension continue qui culmine en crescendo. Avez-vous tourné de manière chronologique ?
Oui, bien sûr. Comme nous tournions dans un seul décor, c’était très facile à faire. Et c’était aussi important, parce que le tournage était extrêmement émotionnel, autant pour moi que pour les acteurs et toute l’équipe.
Comment avez-vous approché le travail avec vos comédiens ?
Je savais que je n’allais pas diriger les acteurs comme s’il s’agissait d’une romance. Je n’allais pas leur dire : « Allez, on reprend, faites ci, faites ça. » D’abord, ils incarnent des personnes réelles, avec lesquelles je les avais mis en contact. Je voulais concilier deux choses très difficiles : qu’ils respectent mot à mot les enregistrements, tout en jouant dans le présent, de manière active. Ils ont appris leurs dialogues, et au moment du tournage, c’est là qu’ils ont entendu pour la première fois, dans leurs casques, la voix d’Hind Rajab. Émotionnellement, c’était très fort. C’était comme s’ils étaient les véritables personnages, entendant sa voix pour la première fois et réagissant avec elle, comme si elle était vivante et leur demandait de l’aide.
Parmi les producteurs exécutifs du film, on retrouve Jonathan Glazer, le réalisateur de The Zone of Interest, qui utilise beaucoup le son comme vecteur émotionnel. Avez-vous échangé avec lui et quel rôle a-t-il joué ?
The Zone of Interest est pour moi un film de référence dans l’utilisation du son. Nous en avons beaucoup parlé ensemble. Nous partageons un producteur commun. Une fois le montage terminé, nous avons réfléchi à l’avenir du film. Notre objectif était que la voix de cette petite fille puisse atteindre le monde entier. Mais c’est un film en langue arabe, sans vedettes, sur un sujet très difficile : le marché n’est pas simple. L’idée était donc de le sortir de cette niche. Nous avions besoin du soutien de personnalités très suivies. Nous avons envoyé le film à des gens que nous connaissions ici et là. Nous espérions un seul nom, mais nous avons été très surpris : dès que les gens voyaient le film, ils l’aimaient. Nous avons reçu le soutien de Jonathan Glazer, Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Spike Lee, Alfonso Cuarón… C’est un soutien incroyable, et le film en a besoin. Je voulais surtout que les Américains le voient, vu le rôle que jouent les États-Unis dans ce génocide. La bombe qui a explosé près de cette ambulance est une bombe américaine.
Et comme réalisatrice, qu’est-ce que ce film représente pour vous ?
C’est un film sur le désespoir et l’impuissance, mais paradoxalement, en explorant ces thèmes, il m’a réconciliée avec le pouvoir du cinéma. Depuis sa sortie, j’en vois les effets. Nous l’avons projeté hors des salles, à l’ONU, au Parlement britannique et au Parlement européen. D’autres projections sont prévues à la Commission européenne. Le film est repris par plusieurs ONG, comme Oxfam ou la Croix-Rouge, ainsi que par des associations qui l’utilisent comme outil pédagogique. Tout cela m’a réconciliée avec l’idée que le cinéma peut avoir un impact, même s’il ne s’agit pas d’un pouvoir politique décisionnel. |
Le drame La Voix de Hind Rajab est présentement à l’affiche.


