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Entrevue avec Emmanuel Poulain-Arnaud

Crédit photo : Unifrance

Entrevue avec le cinéaste Emmanuel Poulain-Arnaud pour la sortie du film Regarde.

Emmanuel Poulain-Arnaud est scénariste et réalisateur. Il a fait ses études en histoire de l’art, cinéma et théâtre à l’Université Bordeaux-III. Il a coécrit et réalisé trois courts métrages remarqués et primés dans plusieurs festivals, notamment à l’Alpe d’Huez. Après Les Cobayes (2020) et Le Test (2021), la comédie dramatique Regarde est son troisième long métrage. Il s’agit de l’adaptation de Ya veremos (2018), l’un des plus grands succès commerciaux du cinéma mexicain.

Comment est né ce projet d’adaptation du film mexicain Ya veremos (2018) ?

Les productrices Laetitia Galitzine et Nathalie Toulza-Madar sont venues vers moi avec ce projet alors que je terminais mon précédent film, Le Test (2021). Elles avaient vu le film et trouvaient que ma sensibilité pouvait bien se marier avec ce sujet.

Est-ce que vous l’aviez déjà vu à ce moment-là ?

Pas du tout ! D’ailleurs, je n’ai pas réellement voulu le voir au début, afin de m’imprégner plutôt de son scénario. Je voulais éviter d’être trop parasité par les images et pouvoir y mettre un peu de ma sauce.

Quels changements avez-vous apportés à l’histoire?

Le film mexicain raconte l’histoire d’un petit garçon de huit à dix ans, donc plus jeune. Très vite, j’ai eu envie de raconter celle d’un adolescent qui a un pied dans l’âge adulte. Il vit ce passage au moment où ce drame lui arrive de plein fouet. J’ai aussi travaillé l’aspect géographique en situant l’histoire dans le Sud-Ouest. Comme je fais un peu de surf, je savais que, dans ce milieu, on s’occupait beaucoup des personnes en situation de handicap, notamment de malvoyance. Je me suis dit que c’était un très beau tremplin pour cette histoire. Ensuite, j’y ai injecté la comédie que j’aime. L’original était très efficace dans sa volonté de ne pas traiter la maladie sous son angle le plus dramatique, mais plutôt comme une sorte de comédie de remariage entre des parents séparés. De mon côté, j’avais envie de plonger dans le premier degré et de me confronter rapidement à l’épreuve, pour ensuite en faire une sorte de laboratoire où la comédie peut surgir. On rit toujours malgré les drames qui nous arrivent. Pour être honnête, j’ai moi-même vécu une maladie assez grave, alors que j’étais un peu plus âgé que le personnage. Quand cela m’est tombé dessus, j’ai réalisé que, malgré la violence de la situation, on trouve toujours des moments pour rire, pour retrouver de la légèreté et prendre du recul, avant d’y faire face de nouveau. Cela permet de se construire une armure. J’ai essayé d’injecter cela dans le film, et d’aller au-delà d’un simple « film de maladie ».

« J’ai eu une maladie assez grave quand j’étais un peu plus vieux que le personnage. Et quand ça m’est arrivé de plein fouet, j’ai remarqué que, malgré la violence de l’épreuve, on trouve toujours des moments pour rire, pour retrouver de la légèreté et prendre du recul, avant d’y faire face de nouveau. »

Votre film est aussi en partie un film d’adolescence, un récit d’apprentissage. Quelle est la clé pour réussir ce genre de film ?

Je ne suis pas sûr d’avoir la prétention d’en détenir la clé (rires), mais je crois qu’on grandit beaucoup grâce au regard des autres. Dès l’écriture, je me suis placé du point de vue des parents : comment voient-ils leur fils de 17 ans ? Comment l’infantilisent-ils encore ? Pour eux, il a toujours dix ans, alors que lui s’émancipe et devient parfois plus fort qu’eux, parce qu’il affronte cette maladie de plein fouet. Celle-ci agit comme un accélérateur : on grandit plus vite et on peut devenir plus mature que ses propres parents. À travers le regard des autres, on finit par s’identifier au personnage principal.

Il y a aussi une belle histoire d’amour en arrière-plan.

Avant même l’histoire d’amour, je voulais montrer le regard de sa génération, de son entourage : des ados qui vivent la maladie avec une certaine légèreté. Je l’ai vécu moi-même avec mes potes. Très vite, il y a cette idée de dire : « Ce n’est pas grave, c’est une maladie. » On reste des ados, dans une envie de vivre l’instant présent. Je voulais d’abord raconter cela, puis passer par le regard d’une jeune fille, parce que j’avais en tête l’image finale : la plus belle possible, celle d’elle qui danse sur l’eau. C’est ainsi qu’est née cette histoire d’amour en arrière-plan. J’avais cette image avant même qu’il devienne aveugle ; je voulais qu’elle reste imprimée très fort dans sa rétine (rires).

Comment le casting s’est-il mis en place ?

Audrey Fleurot a été la première à accepter. Elle était en plein tournage de la série HPI et, je pense, très heureuse de participer à un film à l’opposé de ce qu’elle faisait alors. Ça nous a permis de travailler quelque chose de totalement différent. Pour Dany, on n’osait pas lui envoyer le scénario, car on savait qu’il était surchargé : auteur, réalisateur, comédien, avec en plus son spectacle. On a beaucoup hésité, puis un jour on s’est dit qu’il fallait tenter. On a eu de la chance : il l’a lu très vite, et il avait vu récemment Le Test, qui lui avait plu. Tout s’est fait de manière assez fluide.

Était-ce plus compliqué pour le rôle de Milo ?

C’était plus classique. Une fois qu’on a eu nos deux personnages stars principaux, on a fait un casting plus large. On est allés chercher dans les écoles de théâtre partout en France. Ewan Bourdelles avait tenu un premier rôle dans Juniors (2022) avec Vanessa Paradis, sorti pendant la pandémie. Il était tout petit à l’époque (rires) ! On l’a rappelé, on a fait plusieurs essais. Ensuite, il a effectué un stage à l’INJA (Institut national des jeunes aveugles), rencontré de nombreux jeunes, recueilli des témoignages. Il a même fait un stage de surf ! Il a vraiment beaucoup bossé !

Quelle scène a représenté le plus grand défi à tourner ?

Les scènes de surf (rires) ! Plus précisément, les scènes de dialogue dans l’océan. J’ai eu la mauvaise idée d’écrire des dialogues en pleine mer (rires). Dans les Landes, il y a des vagues de dingue (rires) ! Le courant nous emmenait sans cesse, et moi j’étais sur une petite planche de bodyboard à essayer de diriger les comédiens sans retour combo, sans savoir si le son était bon… De toute façon, le son dans l’océan… Heureusement, on avait une équipe incroyable, avec des jet-skis partout. Et puis il y avait aussi les surfeurs qui n’étaient pas du tournage et qui n’étaient pas ravis de nous voir (rires). Il fallait composer avec tout ça. Résultat : une otite aux deux oreilles (rires). C’était très éprouvant physiquement. |

La comédie dramatique Regarde est présentement à l’affiche.