Crédit photo : Marie Rouge / Unifrance
Entrevue avec les cinéastes Jean-Pierre et Luc Dardenne pour la sortie du film Jeunes mères.
Les frères Dardenne – Jean-Pierre et Luc – sont deux réalisateurs belges qui réalisent leurs films en commun. Ils sont également scénaristes et producteurs. Leur cinéma connaît un rayonnement international, notamment grâce au Festival de Cannes, où plusieurs de leurs films ont été présentés et récompensés. Jeunes mères, leur 13e long métrage a d’ailleurs remporté le Prix du scénario au Festival de Cannes 2025.
Une première petite question humoristique pour vous. Ces dernières années, on a vu quelques duos de frères cinéastes se séparer – pensons aux Coen ou aux Safdie. Qu’est-ce qui vous motive encore à travailler ensemble ?
Jean-Pierre : Ça fait 50 ans quand même (rires) ! Je ne sais pas ce qui nous tient, mais si on ne s’amusait plus, je crois qu’on aurait arrêté.
Comment est né ce scénario de film ?
Luc : Au début, c’était l’histoire d’une jeune mère qui vivait dans une maison maternelle, mais pas uniquement là. Elle était un peu fantasque et n’arrivait pas à établir de lien avec son bébé. Sa propre mère essayait aussi de la revoir. Elle rencontrait un jeune homme un peu simple, mais grâce à lui, elle allait découvrir le goût de la relation avec son enfant. On savait qu’une maison maternelle existait, mais on ne savait pas bien comment cela fonctionnait. Nous sommes donc allés plusieurs fois dans une maison maternelle de Liège et nous avons été vraiment happés par l’atmosphère. Il n’y avait que des femmes – éducatrices et psychologues – qui tentaient d’aider ces jeunes filles avec leur bébé. Il y avait comme une protection, une volonté que la vie existe et le mieux possible.
Jean-Pierre : Oui, il y avait un élan de vie fort que l’on ne soupçonne pas. Et je pense que c’est cet élan qui nous a vraiment saisis. On s’est dit : peut-être devrait-on revoir notre approche et, au lieu d’un personnage venant de l’extérieur, partir de plusieurs personnages, comme dans ce groupe que nous avons sous les yeux. Et puis, ça s’est construit en travaillant.
« On a répété cinq semaines dans les décors avec les poupées, puis avec de vrais bébés. Et là, les choses ont vraiment commencé, si je puis dire, à prendre corps. »
— Luc Dardenne
Comment vous y êtes-vous pris pour l’écriture ? Avez-vous abordé chaque personnage un à la fois ?
Luc : Oui, parce que le danger, c’était de trop construire. Puisqu’il s’agit d’un groupe de jeunes mères avec des histoires personnelles, elles peuvent s’entraider, mais aussi se chamailler. Chacune doit régler ses problèmes, soit avec les éducatrices, soit avec l’aide d’une autre fille. Ce sont chaque fois des moments de grande solitude. On s’est donc dit : on va raconter cinq histoires. Finalement, il y en a six.
Jean-Pierre : En écrivant les scènes, il fallait les croiser les unes avec les autres, car elles se reflètent. Il fallait retrouver une certaine fluidité.
Luc : Et au bout de chaque histoire, il y a une lumière pour chaque jeune fille.
Votre film met en scène de jeunes comédiennes peu expérimentées. Comment en êtes-vous venus à cette méthode de casting ?
Luc : Parce qu’elles étaient les meilleures (rires) !
Jean-Pierre : Oui, tout simplement. On en voyait de moins en moins, puis on s’est dit : « Elle, elle, elle » (rires). Au début, on était assez ouverts. Bon, à part évidemment pour Perla. On savait que ce devait être une jeune femme noire africaine. Elsa Houben, qui interprète Julie, avait un peu plus d’expérience que les autres.
Luc : D’ailleurs, dans la vie, elle est un peu plus âgée que les quatre autres.
Avez-vous fait des répétitions avant le tournage afin de créer une dynamique entre elles ?
Luc : On a répété cinq semaines dans les décors avec des poupées, puis avec de vrais bébés. Et là, les choses ont vraiment commencé, si je puis dire, à prendre corps.
Est-ce que les comédiennes vous ont parlé de l’expérience de jouer à être mère à leur âge ?
Jean-Pierre : Certaines ont été très émues de tenir un bébé. Elles en ont parlé, notamment parce qu’elles ont d’abord appris à le tenir, à le poser, etc., avec les bébés de la maison maternelle, donc avec les jeunes mères. Chaque jour, elles passaient une demi-heure avec elles.
Luc : C’est vrai qu’elles en ont davantage parlé entre elles qu’avec nous, parce qu’on a quand même un certain âge (rires), même si on était proches. Elsa nous a d’ailleurs raconté quelque chose d’assez drôle : elle disait ne jamais avoir pensé avoir des enfants, que ce n’était pas son truc… et puis, là, ça lui en donnait envie. Elle jouait avec une fille qui avait été adoptée. Ça a été très émouvant, et ça a remué beaucoup d’émotions.
« Il faut qu’au bout, chacune arrive à s’en sortir, même si c’est fragile. La fiction permet d’ouvrir des possibilités à la réalité. »
— Jean-Pierre Dardenne
Quelle scène s’est avérée la plus complexe à tourner ?
Jean-Pierre : Je crois que c’est celle qu’on a refaite.
Luc : Oui, quand Perla, interprétée par Lucie Laruelle, est dans la chambre avec le bébé et reçoit un appel téléphonique qui va la mettre en mouvement. On avait tourné une première version, mais en revoyant les images, on n’était pas satisfaits. On s’est dit qu’il fallait quelque chose de plus urgent, avec davantage de tension à ce moment du film.
Jean-Pierre : Parfois, les scènes qui semblent les plus simples sont les plus difficiles à tourner. Par exemple, il y a une autre scène avec Perla, assise sur un banc avec son bébé, un biberon et son téléphone. Elle se lève et part. C’est une scène assez mécanique, qu’il faut bien régler, surtout pour la comédienne qui doit faire plusieurs choses en même temps. Ça nous a pris du temps pour trouver le bon rythme, parce qu’autour de nous, il y avait quelque chose qui nous emmerdait (rires). On enlève rarement des choses dans le décor de la scène. Parfois, on arrête des voitures parce qu’il vaut mieux, mais il vaut mieux pour la vie des acteurs quoi ou du cameraman (rires). Mais là, il y avait des gens derrière nous et un truc qui nous dérangeait. On était un peu nerveux, et quand on est nerveux, on sent moins bien les choses. Il faut alors se calmer et retrouver le bon état.
Le film se termine tout de même avec une certaine lueur d’espoir pour chacune d’elles. Était-ce important pour vous ?
Luc : Oui, dès le début, on s’est dit qu’il fallait, pour chacune de ces jeunes mères, une forme de sortie de l’enfermement.
Jean-Pierre : Il fallait qu’au bout du parcours, chacune puisse s’en sortir, même si c’est fragile. La fiction permet d’ouvrir des possibilités à la réalité. |
Le drame social Jeunes mères est présentement à l’affiche.


