Crédit photo : Marie Rouge / Unifrance
Entrevue avec le cinéaste Dominik Moll pour la sortie du film Dossier 137.
Né d’un père allemand et d’une mère française, Dominik Moll a grandi en Allemagne de l’Ouest. Il a étudié à l’université de la ville de New York, puis à Paris, à l’Institut des hautes études cinématographiques (l’IDHEC, devenue la Fémis). En 2000, son deuxième long métrage, le thriller Harry, un ami qui vous veut du bien, est un succès à la fois critique et public. Il remporte quatre Césars, dont celui du meilleur réalisateur. Pour Moll, c’est de nouveau la consécration en 2023, alors que La Nuit du 12, sur le sujet des féminicides, reçoit le César du meilleur film et celui de la meilleure réalisation. Son plus récent film, Dossier 137, met en scène Léa Drucker en enquêtrice à l’IGPN, la police des polices, chargée de déterminer les responsabilités d’actes de violence commis par des policiers lors d’une manifestation.
Quelle a été l’idée de départ de votre film ?
Je ne voulais pas faire un film sur les gilets jaunes. Pour moi, c’est un film qui se situe au moment des gilets jaunes, mais l’envie de départ, c’était vraiment l’IGPN, la police des polices, parce que ça me fascinait d’imaginer un policier ou une policière enquêter sur d’autres policiers. Je trouvais ça à la fois passionnant et inédit en France. C’est une institution inaccessible : on ne sait pas comment ils ne travaillent ni s’ils le font bien (rires). Il y avait donc l’envie de parler d’un personnage féminin enquêtrice dans cette institution, mais dans une situation pas très confortable, car mal aimée par le reste des policiers. Elle est aussi critiquée par certains médias, qui lui reprochent d’être juge et partie, et donc de ne pas faire son travail de manière impartiale. Par contre, elle croit à l’importance de son travail et au rôle qu’il peut jouer dans la vie démocratique de notre société. Mais elle va se heurter aux contraintes et aux limites de sa fonction, ainsi qu’à la pression de la hiérarchie. Il y avait aussi cette envie-là que l’on retrouve dans le film. J’en discutais avec Léa Drucker à propos de certains films de Sidney Lumet, dans lesquels il y a des personnages comme ça, des individus animés par un idéal, mais qui n’y arrivent pas parce qu’ils sont seuls à lutter contre la corruption.
Pourquoi avoir situé l’intrigue pendant la crise des gilets jaunes ?
Je ne voulais pas que ce soit centré sur un cas de corruption policière, car l’IGPN enquête aussi là-dessus, mais plutôt sur des questions liées au maintien de l’ordre et aux violences policières, parce que cela pose la question du rapport entre la police et les citoyens, ce qui m’intéressait évidemment. C’est ensuite que je me suis dit qu’il était important de situer l’histoire au moment des gilets jaunes. D’une part, parce qu’au moment où nous avons commencé à écrire, on ne parlait plus du tout des gilets jaunes, et tout à coup, je me suis dit : mais c’est incroyable, ils ont disparu. Pendant un an, on ne parlait que de ça et l’État était en panique. Il y a eu beaucoup de violences et des blessés. Puis il y a eu la COVID et le mouvement a disparu, alors que les problèmes étaient toujours là, voire encore plus présents. Du coup, cela me semblait important de revisiter cette période et d’en reparler, d’autant plus que beaucoup de manifestants des gilets jaunes avaient des origines sociales et géographiques très semblables à celles de nombreux policiers chargés du maintien de l’ordre, c’est-à-dire des milieux modestes, souvent en périphérie de Paris. D’ailleurs, les gilets jaunes pensaient que les policiers allaient être de leur côté. C’est de là qu’est venue l’idée que le personnage de Léa vienne de Saint-Dizier, la même ville que la famille des manifestants. Elle est à 2h30 de Paris en voiture, et pourtant, personne ne sait qu’elle existe (rires). Elle est assez anonyme et n’a rien de marquant (rires). Par contre, elle a beaucoup de ronds-points (rires). Mais elle a aussi souffert de la désindustrialisation, car c’était un haut lieu de la fonderie et de la métallurgie, et aujourd’hui, elle connaît un fort taux de chômage. Le mouvement des gilets jaunes y était d’ailleurs très présent.
« Je ne voulais pas que ce soit centré sur un cas de corruption policière, car l’IGPN enquête aussi là-dessus, mais plutôt sur les questions liées au maintien de l’ordre et aux violences policières, parce que cela pose la question du rapport entre la police et les citoyens, ce qui m’intéressait évidemment. »
Que cherchez-vous à dénoncer avec votre film ?
Ce qui est important, ce n’est pas seulement de pointer du doigt en disant : « Ah, ce sont de très mauvais policiers, ils sont méchants et violents. » Ce n’est pas si simple. Évidemment, il y a toujours une responsabilité individuelle lorsqu’un policier fait un usage non justifié de la violence. Mais cela ne vient pas de nulle part : c’est aussi nourri par un discours politique. C’est pour cela que, lorsque le commissaire de la BRI parle de « participer à l’effort de guerre pour sauver la République », ce sont des mots qui ont été utilisés par le gouvernement pour dramatiser la situation et désigner les manifestants comme des ennemis de la République. C’est ce qui se produit aussi lors de manifestations écologistes, où les participants sont rapidement qualifiés « d’écoterroristes ». On construit des figures d’ennemis. Je voulais donc aborder la manière dont on peut en arriver là, tout ce qui entoure ces situations, et aussi comment le corporatisme empêche de reconnaître les problèmes. Et surtout, comment le pouvoir politique est incapable de nommer les choses, car il craint de reconnaître l’existence de violences policières — ce qui ne signifie pas que toute la police est violente. Mais à force de le nier, cela ne rend pas service non plus aux policiers qui essaient simplement de bien faire leur travail.
Avez-vous eu des témoignages de policiers ayant vu le film ?
J’ai eu beaucoup de retours de policiers, très positifs, y compris de ceux qui font du maintien de l’ordre. Je pense qu’ils sont reconnaissants envers le film pour sa manière de montrer la réalité de leur travail. Je pense aussi que c’est ce qui rend le film difficile à attaquer, car le personnage principal est lui-même une policière, et qu’elle fait bien son travail. Mais je sais aussi que certains ne voient que ce qu’ils ont envie de voir (rires).
Pourquoi avoir choisi Léa Drucker pour le rôle de Stéphanie Bertrand ?
C’est une comédienne très talentueuse, et il est toujours difficile de donner des explications totalement rationnelles au choix d’un acteur ou d’une actrice (rires). L’écriture d’un scénario prend plusieurs mois, et on joue avec différentes idées. À un moment donné, j’ai commencé à imaginer Léa dans ce rôle. Il y a eu une première version du scénario que je lui ai proposée très rapidement. Ce que j’aime beaucoup chez elle, c’est qu’elle possède une palette très large : elle peut être très forte dans le drame, mais aussi très drôle. Et j’ai besoin des deux dans ce film. C’est une actrice fine, juste, intelligente et subtile. Et comme je savais que le personnage devait beaucoup contenir ses émotions, je savais qu’elle saurait parfaitement le faire. |
Le drame policier Dossier 137 est présentement à l’affiche.


