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Entrevue avec Stéphane Demoustier

CrĂ©dit photo : Marie Rouge / Unifrance

Entrevue avec le cinĂ©aste StĂ©phane Demoustier pour la sortie du film L’Inconnu de la Grande Arche.

DiplĂŽmĂ© de sciences politiques et de HEC, StĂ©phane Demoustier commence sa carriĂšre au ministĂšre de la Culture, dans le dĂ©partement de l’architecture, oĂč il produit et rĂ©alise des documentaires. Au milieu des annĂ©es 2000, il quitte son poste pour se lancer dans le cinĂ©ma. En 2021, il remporte le CĂ©sar de la meilleure adaptation pour son troisiĂšme long mĂ©trage, La Fille au bracelet. Son nouveau film, L’Inconnu de la Grande Arche, rĂ©colte huit nominations aux CĂ©sar et il remporte ceux des meilleurs dĂ©cors et des meilleurs effets visuels.

Vous vous intĂ©ressez beaucoup Ă  l’architecture. Connaissiez-vous Johan Otto von Spreckelsen avant votre projet de film ?

Non, je ne le connaissais pas. J’ai dĂ©couvert son histoire dans le livre La Grande Arche de Laurence CossĂ©. Ce qui est fascinant, c’est qu’il n’était pas connu par les gens de ce milieu Ă  Paris ni mĂȘme dans son pays natal, le Danemark, et ce, encore aujourd’hui. C’est donc Ă©tonnant, ce point mort autour de cet architecte. En fait, ce que j’aimais bien dans son histoire, c’est qu’il a un destin hors du commun et beaucoup de mystĂšre autour de lui. Ça laissait de la place pour la fiction. Et puis, c’est indĂ©niable que parler d’un architecte, c’est parler de l’acte de crĂ©ation. Il y a donc des rĂ©sonances avec un rĂ©alisateur de film.

Comment en ĂȘtes-vous arrivĂ© au choix de Claes Bang pour interprĂ©ter Spreckelsen ?

L’architecte Ă©tait danois et nous avions une coproduction danoise, donc il y avait toutes les raisons (rires). Mais je tenais aussi, artistiquement, Ă  ce que ce soit un Ă©tranger, parce qu’on est influencĂ© par d’oĂč l’on vient et je pense que ça a un impact, d’autant plus que c’est aussi l’histoire de quelqu’un qui arrive et dĂ©couvre notre culture. Il met en perspective ce qu’est la vie parisienne justement parce que lui vient d’ailleurs. Concernant Claes, je l’avais vu dans The Square et je pensais qu’il Ă©tait suĂ©dois Ă  cause du film. Quand j’ai su qu’il Ă©tait danois, je l’ai rencontrĂ©. Il faut dire que ce que Claes a fait est prodigieux, car il ne parlait pas vraiment français. Je pense qu’il a eu la mĂȘme obsession d’apprendre le français qu’avait Spreckelsen pour son cube (rires). Il a fait ça de maniĂšre absolument admirable, parce que ce n’était pas seulement phonĂ©tique : il comprenait ce que les autres lui disaient et ce qu’il disait lui-mĂȘme. Ça paraĂźt facile, mais c’est le fruit d’un Ă©norme travail et de beaucoup de talent aussi (rires) !

Quand on le voit aux cĂŽtĂ©s de Xavier Dolan et Swann Arlaud, il a l’air vraiment imposant physiquement. Est-ce vraiment le cas en personne ?

Oui, dans la vie, il est grand et large. Je me suis dit que c’était super, parce que les acteurs parisiens français sont tous petits et menus. Donc, il y a tout de suite un dĂ©calage entre eux. Ensuite, on a trĂšs peu d’images de Spreckelsen et personne ne le connaĂźt vraiment. AprĂšs, pour les choix d’acteurs, il y a parfois un truc irrationnel : on a envie de tel acteur. J’adore ce que fait Swann Arlaud et j’avais trĂšs envie de travailler avec lui.

« En fait, ce que j’aimais bien dans l’histoire de Johan Otto von Spreckelsen, c’est qu’il a un destin hors du commun et beaucoup de mystĂšre autour de lui. Ça laissait de la place pour la fiction. Et puis c’est indĂ©niable que parler d’un architecte, c’est parler de l’acte de crĂ©ation. Il y a donc des rĂ©sonances avec un rĂ©alisateur de film. »

Et qu’est-ce qui vous a inspirĂ© Xavier Dolan pour le rĂŽle de Jean-Louis Subilon, un fonctionnaire gestionnaire de projet un peu dĂ©passĂ© par les Ă©vĂ©nements ?

Il est arrivĂ© trĂšs tard sur le film. Un autre acteur avait Ă©tĂ© choisi, mais je l’ai perdu peu avant le tournage pour des histoires de calendrier. Je ne voulais pas m’enfermer dans quelque chose de strictement français. Certes, on montre un microcosme parisien, mais il brasse avec des gens qui viennent quand mĂȘme de partout. J’aimais donc bien que Xavier arrive avec son Ă©nergie dĂ©bordante. En fait, ce casting marche par contraste. DĂšs lors que j’avais la droiture de Swann, le cĂŽtĂ© presque granitique de Claes, j’étais content d’avoir la volubilitĂ© et la mobilitĂ© de Xavier Dolan. Et puis, je dois dire que c’est un vrai plaisir de travailler avec lui, parce qu’il a un vrai goĂ»t du jeu et qu’il propose plein de choses. Il est trĂšs inventif. C’est trĂšs plaisant.

Sur le plan technique, comment avez-vous recréé les scĂšnes d’époque des annĂ©es 1980 liĂ©es Ă  la construction de la Grande Arche ?

C’était un double dĂ©fi, car il fallait refaire vivre l’époque et le chantier. C’étaient les deux gros enjeux. Pour l’époque, on Ă©tait aidĂ©s par le fait que nous tournions dans des lieux patrimoniaux qui n’ont pas Ă©normĂ©ment changĂ©, comme le palais de l’ÉlysĂ©e et le Louvre, qui a un peu changĂ©, mais pas tant que ça. Donc, on avait des lieux patrimoniaux restĂ©s inchangĂ©s et ensuite, on ajoute quelques voitures et quelques vĂȘtements d’époque, et ça marche (rires). Le gros sujet, c’était le chantier, parce que je voulais qu’il Ă©volue et se transforme, qu’il soit aussi un personnage et l’évĂ©nement visuel du film. Je voulais Ă©galement qu’il soit grand et vaste afin qu’on sente que Spreckelsen est submergĂ© par l’ampleur et la dimension de sa crĂ©ation. Les idĂ©es sont venues en travaillant, c’est-Ă -dire avec les moyens qu’on avait, parce qu’on ne pouvait pas tout reconstituer virtuellement. On ne pouvait pas non plus fabriquer un dĂ©cor Ă  cette Ă©chelle. On a donc travaillĂ© Ă  partir de photographies. Je montrais souvent des photos Ă  la responsable des effets spĂ©ciaux et, au bout d’un moment, c’est elle qui m’a dit qu’elle pourrait intĂ©grer nos personnages dans la photo, puis les animer. C’est ce qu’on a fait dans les plans larges. Ce sont vraiment des photos telles quelles qui ont Ă©tĂ© animĂ©es. Il n’y avait pas d’IA. Tout a Ă©tĂ© fait numĂ©riquement.

En tant que cinĂ©aste, quel regard portez-vous sur Spreckelsen et son intransigeance face Ă  la rĂ©alisation de son Ɠuvre ?

Je pense qu’un grand architecte, c’est quelqu’un qui fait en sorte que son idĂ©e puisse s’incarner dans le rĂ©el, donc qui trouve un chemin dans le rĂ©el pour que son idĂ©e puisse vivre. Je pense que Spreckelsen Ă©choue. Il n’y arrive pas. Vous avez raison : il ne fait pas de compromis. Et c’est d’ailleurs d’autant plus paradoxal qu’il vient du Danemark, le royaume du compromis (rires). Ce sont des rĂ©gimes politiques fondĂ©s sur le compromis et l’horizontalitĂ©. Et lui, il est particuliĂšrement raide (rires) ! J’ai beaucoup d’admiration pour la sincĂ©ritĂ©, la fulgurance et la vision de Spreckelsen, mais je trouve que l’architecte Paul Andreu (Swann Arlaud) a raison de dire que leur vocation est maintenant de trouver des solutions.

Vous ĂȘtes nĂ© en 1977. Aujourd’hui, que pensez-vous de l’époque de François Mitterrand ?

Mitterrand, c’est mon enfance jusqu’à mes 18 ans. RĂ©trospectivement, j’ai l’impression que ce sont les derniĂšres annĂ©es romantiques. C’est une pĂ©riode oĂč il y avait encore un idĂ©al. Son programme politique Ă©tait de changer la vie et il y avait vraiment autour de lui des gens qui y croyaient. Et puis c’est vrai qu’il a mis, au dĂ©but, ses idĂ©es Ă  exĂ©cution. C’est l’époque oĂč la France Ă©tait encore un pays riche, on le voit dans le film, et oĂč l’on Ă©tait capable de mener de grands chantiers. Aujourd’hui, ce serait impensable de dĂ©penser autant d’argent public. Il avait donc une vision pour la France et pour la culture Ă©galement. Tout cela s’est quand mĂȘme assez vite arrĂȘtĂ©, un peu parce que lui-mĂȘme y a renoncĂ© et aussi parce que le rĂ©el l’a rattrapĂ©. Donc, je vois Mitterrand comme le dernier prĂ©sident romantique. On l’appelait le prĂ©sident monarque, qui se comportait comme un roi. |

Le drame L’Inconnu de la Grande Arche prend l’affiche le 13 mars.