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Mark Mothersbaugh

Image tirée du film Sauteurs (2026)

L’homme a des allures de doux dingue, mais qu’on ne s’y trompe pas, l’art de Mark Mothersbaugh se caractĂ©rise par une Ă©tonnante diversitĂ©, allant de la peinture Ă  la musique new wave, punk rock et post punk, en passant par la composition de bandes originales de films, une facette de son talent pour laquelle il est d’ailleurs fort en demande.

Malvoyant depuis sa naissance, en 1950, le compositeur de la musique du film d’animation Sauteurs (Hoppers), de Pixar, se destinait tout d’abord aux arts visuels. Il peint d’ailleurs toujours.

À l’acquisition de ses premiĂšres lunettes, Ă  l’ñge de sept ans, il se dĂ©couvre en effet un talent pour le dessin et rĂȘve de cĂ©lĂ©britĂ©. C’est Ă  la Kent State University, dans le nord-est de l’Ohio, oĂč il Ă©tudie l’art, qu’il rencontre Gerald Casale et Bob Lewis, avec qui il formera la premiĂšre mouture du groupe culte de musique new wave DEVO. Les chansons Whip It ou (I Can’t Get Me No) Satisfaction vous rappellent-elles quelque chose ? Les membres du groupe se sont notamment rendus cĂ©lĂšbres en portant des combinaisons jaune citron ou de drĂŽles de chapeaux de plastique rouge en forme de pots de fleurs. L’utilisation de claviers Ă©lectroniques et de sons synthĂ©tiques est centrale et dĂ©finit littĂ©ralement le « son DEVO ».

On raconte que la vocation musicale de Mothersbaugh est nĂ©e prĂ©cisĂ©ment le 4 mai 1970, lorsque la Garde nationale de l’Ohio tira sur des Ă©tudiants de Kent State qui manifestaient contre la guerre du Vietnam, faisant quatre morts et neuf blessĂ©s. En rĂ©action Ă  cet Ă©vĂ©nement qui a marquĂ© profondĂ©ment la jeunesse amĂ©ricaine, DEVO chantera les affres de la « dĂ©volution » humaine, le contraire de l’évolution
 Le groupe atteint le sommet de sa popularitĂ© dans les annĂ©es 1980 avec l’album Freedom of Choice, vendu Ă  plus d’un million d’exemplaires. Jusqu’à la sĂ©paration du groupe, au dĂ©but des annĂ©es 1990, Mothersbaugh s’adonne Ă  la composition, au chant et aux synthĂ©tiseurs. Il est le visage crĂ©atif du groupe.

À partir de la fin des annĂ©es 1980, l’excentrique compositeur se tourne vers le cinĂ©ma. C’est un dĂ©clic. Dans une entrevue accordĂ©e Ă  shockya.com lors de la crĂ©ation de The Lego Movie (Le Film Lego, 2014), il explique comment il est arrivĂ© Ă  faire des musiques de films et de sĂ©ries tĂ©lé : « Quand DEVO a ralenti, au milieu des annĂ©es 1980, on m’a offert de faire la musique pour la sĂ©rie Pee-Wee’s Playhouse. Je suis passĂ© de la crĂ©ation de 12 chansons par an Ă  12 chansons par semaine pour une sĂ©rie tĂ©lĂ©, et j’ai juste adorĂ© ça. »

Mothersbaugh compose rarement pour « habiller » un film ; il compose pour « raconter » avec lui.

En 1987, le producteur Joe Roth lui confie, ainsi qu’à son compĂšre Gerald Casale, la musique de Revenge of the Nerds II: Nerds in Paradise (La Revanche des tronches II). S’enchaĂźneront ensuite plus de 80 films et sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es, dans des univers esthĂ©tiques et narratifs radicalement diffĂ©rents.

L’artiste s’éclate notamment dans les Ɠuvres d’animation et celles destinĂ©es aux enfants, un terrain de jeu qui lui permet d’exploiter pleinement sa crĂ©ativitĂ© sonore.

Dans Les Razmoket (Rugrats, 1998), il fusionne textures Ă©lectroniques, motifs mĂ©lodiques simples et rythmes bondissants qui Ă©pousent la perspective enfantine du rĂ©cit. La musique semble littĂ©ralement faite pour traduire le mouvement, la curiositĂ© et l’imaginaire des tout-
petits. La signature Ă©lectronique hĂ©ritĂ©e de DEVO est encore prĂ©sente, mais elle s’adoucit, se colore et s’adapte Ă  l’univers du cartoon pour crĂ©er une identitĂ© musicale immĂ©diatement reconnaissable. Lors d’une entrevue accordĂ©e au magazine amĂ©ricain Pitchfork au sujet du film, Mothersbaugh confie aimer l’idĂ©e que les enfants communiquent entre eux, mais pas avec les adultes. Il dit aussi estimer « la laideur assumĂ©e des personnages », ce qui l’a inspirĂ© Ă  crĂ©er un son Ă  la fois Ă©trange et adaptĂ© Ă  l’univers du film.

Dans Happiness Is a Warm Blanket: Charlie Brown (Le Bonheur est une doudou, 2011), il adopte une sensibilitĂ© tout autre. Loin des explorations Ă©lectroniques, il se tourne vers des harmonies douces, une orchestration lĂ©gĂšre et des touches de jazz qui rappellent l’hĂ©ritage musical associĂ© Ă  Charles M. Schulz. La partition est empreinte de tendresse et de nostalgie, soutenant la dimension introspective et dĂ©licate de cette adaptation animĂ©e.

Le compositeur excelle aussi dans un registre plus minutieux et mĂ©lancolique, par exemple lorsqu’il collabore avec Wes Anderson. Pour La Famille Tenenbaum (The Royal Tenenbaums, 2001), il propose une musique de chambre minimaliste, faite de motifs rĂ©pĂ©titifs et de textures douces, qui Ă©pouse l’ironie et la poĂ©sie visuelle du cinĂ©aste. La partition devient un fil Ă©motionnel essentiel au rĂ©cit, renforçant les dynamiques familiales complexes et la tonalitĂ© douce-amĂšre du film.

À l’opposĂ©, dans Alvin and the Chipmunks: Chipwrecked (Alvin et les Chipmunks 3, 2011), il renoue avec une veine plus pop et accessible. Rythmes entraĂźnants, synthĂ©tiseurs lumineux, arrangements lĂ©gers : la musique accentue l’humour et le dynamisme du film, tout en restant volontairement ludique.

Dans Le Film Lego 2, Mothersbaugh mĂ©lange une orchestration hĂ©roĂŻque Ă  des Ă©lĂ©ments Ă©lectroniques pĂ©tillants, crĂ©ant une bande originale explosive, Ă  l’image du ton irrĂ©vĂ©rencieux du film. La musique y est Ă  la fois spectaculaire et amusante, fidĂšle Ă  l’esprit colorĂ© et frĂ©nĂ©tique des briques Lego.

Plus rĂ©cemment, le tout aussi sanglant que comique Cocaine Bear  (Ours sous cocaĂŻne, 2023) lui a permis d’explorer un mĂ©lange Ă©tonnant de tension, d’ironie et d’électronique sombre. Sa partition joue avec les codes du thriller sans perdre de vue l’humour absurde qui traverse le film d’Elizabeth Banks. Cette polyvalence tĂ©moigne de sa capacitĂ© Ă  naviguer entre les registres et Ă  cultiver une identitĂ© sonore qui ne se rĂ©pĂšte jamais.

Ce qui relie toutes ces Ɠuvres reste son sens aigu de la narration musicale. Mothersbaugh compose rarement pour « habiller » un film ; il compose pour « raconter » avec lui. Qu’il s’agisse d’accompagner le chaos d’une comĂ©die familiale ou l’intimitĂ© d’un drame, sa musique se met au service du rĂ©cit tout en affirmant une signature indĂ©niable.

Sa vie privĂ©e demeure discrĂšte, mais on sait qu’il a Ă©tĂ© mariĂ© Ă  l’actrice Nancye Ferguson, avant d’épouser Anita Greenspan, productrice et gestionnaire musicale. Ensemble, ils sont parents de deux filles adoptives d’origine chinoise. |

La comĂ©die familiale animĂ©e Hoppers (Sauteurs) prendra l’affiche le 6 mars.