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Entrevue avec Yann Gozlan

CrĂ©dit photo : Unifrance

Entrevue avec le cinéaste Yann Gozlan pour la sortie du film Gourou.

Gourou est le septiĂšme long mĂ©trage du scĂ©nariste et rĂ©alisateur français Yann Gozlan, et sa troisiĂšme collaboration avec l’acteur Pierre Niney aprĂšs Un homme idĂ©al (2015) et BoĂźte noire (2021), film pour lequel le cinĂ©aste a reçu une nomination aux CĂ©sar du meilleur scĂ©nario original. Dans Gourou, Pierre Niney interprĂšte Matthieu Vasseur, un coach de vie qui s’engage dans une fuite en avant le menant aux frontiĂšres de la folie et de la gloire.

Votre filmographie se compose uniquement de thrillers psychologiques. Qu’aimez-vous dans ce genre ?

J’aime tout simplement la tension au cinĂ©ma. J’aime bien le film noir, parce que c’est aussi un genre qui nous embarque dans des histoires Ă  la fois sombres et tragiques. Plus gĂ©nĂ©ralement, j’ai l’impression que ce sont souvent des films qui parlent de la sociĂ©tĂ©. Ils dĂ©crivent sociologiquement les Ă©lĂ©ments nĂ©gatifs d’une sociĂ©tĂ©, ce qui ne fonctionne pas. Souvent, les personnages sont tragiques.

C’est votre troisiĂšme film avec Pierre Niney. Qu’est-ce qui vous plaĂźt chez lui en tant que comĂ©dien ?

Puisqu’il m’a proposĂ© ce projet, il pressentait sans doute que ça allait me plaire. On partage des goĂ»ts similaires. Le fait d’avoir dĂ©jĂ  travaillĂ© ensemble rend les choses plus fluides, plus rapides. On se comprend sans trop se parler, donc il y a une forme de simplicitĂ©. On doit chacun trouver chez l’autre quelque chose qui nous plaĂźt et qui nous donne envie de continuer Ă  travailler ensemble (rires).

Qu’est-ce qui vous sĂ©duisait dans ce projet ?

Pierre avait envie de faire un film centrĂ© sur la figure d’un coach de vie, et l’aspect sociĂ©tal m’a tout de suite plu. Je trouve que le coaching est un symptĂŽme de ce que l’on vit aujourd’hui : les gens se sont dĂ©tournĂ©s de la politique et du religieux, et l’individu se retrouve un peu perdu, seul face Ă  lui-mĂȘme. Il y a une Ă©norme pression sur les Ă©paules de tout le monde autour de cette idĂ©e de rĂ©ussite, qui n’est pas seulement professionnelle : il faut aussi ĂȘtre performant dans sa vie intime, dans ses relations avec ses proches
 Tout cela crĂ©e un environnement difficile, propice Ă  l’émergence de coachs qui arrivent avec des solutions ou des conseils souvent gĂ©nĂ©riques, parfois simplistes.

« Je n’aime pas les films qui me caressent dans le sens du poil (rires), oĂč il y a les gentils et les mĂ©chants. Je ne trouve pas ça trĂšs intĂ©ressant. J’ai envie d’ĂȘtre bousculĂ© en tant que spectateur et qu’on me confronte Ă  des positions morales. C’est ce qui m’intĂ©ressait dans ce personnage et ce que j’aimais dans l’interprĂ©tation de Pierre. »

Comment s’est dĂ©roulĂ©e votre collaboration ?

J’ai eu toute la latitude d’écrire le scĂ©nario que je voulais. Au dĂ©part, Pierre pensait Ă  un autre angle pour l’histoire. Il a acceptĂ© celui que Jean-Baptiste Delafon, le coscĂ©nariste, et moi avions choisi, Ă  savoir mettre au centre du rĂ©cit la figure du coach. Nos Ă©changes n’ont portĂ© que sur l’artistique. Je crois que, de film en film, il devient de plus en plus perfectionniste et exigeant. Il cherche toujours Ă  faire le mieux possible, ce qui est trĂšs stimulant.

Pour vous en tant que rĂ©alisateur, quelle partie du film reprĂ©sentait le plus grand dĂ©fi ?

Le sujet sociĂ©tal me plaisait beaucoup, mais pour vous rĂ©pondre honnĂȘtement, le vrai dĂ©clic est venu quand je me suis inscrit Ă  ces sĂ©minaires. Je savais qu’aux États-Unis, il existait de grands shows, avec cette image de tĂ©lĂ©vangĂ©listes, mais je ne savais pas qu’en France, certains sĂ©minaires rassemblaient 200 Ă  300 personnes. Certains coachs sont trĂšs ancrĂ©s dans une logique Ă©conomique, du type « comment devenir millionnaire en trois mois ». J’exagĂšre (rires), mais Ă  peine. D’autres sont plus gĂ©nĂ©ralistes, axĂ©s sur le dĂ©veloppement personnel et le bien-ĂȘtre.

Dans ces sĂ©minaires, j’ai vu des coachs extrĂȘmement charismatiques, avec une vĂ©ritable maĂźtrise de la parole. Ce sont comme de grandes messes, et ces coachs en sont les prĂȘtres. J’y ai observĂ© des scĂšnes extrĂȘmement cinĂ©matographiques (rires). Je voulais rendre compte de cette dimension Ă  la fois Ă©nergĂ©tique, Ă©lectrique et cathartique. L’enjeu de mise en scĂšne Ă©tait de les rendre palpitantes et captivantes, de transmettre cette Ă©nergie Ă  l’image, et aussi d’éviter toute rĂ©pĂ©tition en filmant chaque sĂ©minaire diffĂ©remment.

Par exemple, le premier sĂ©minaire ouvre le film : le coach fait corps avec le groupe. Il y a beaucoup de plans larges oĂč il est au milieu des gens, face Ă  la foule. Il s’en dĂ©gage quelque chose d’assez positif, presque rassurant. Dans le deuxiĂšme, oĂč il est en conflit avec une journaliste qui a infiltrĂ© son sĂ©minaire, le filmage devient beaucoup plus dĂ©coupĂ©, alternant plans sur lui et plans subjectifs. Le montage est plus dynamique, plus tendu, un peu comme pour montrer le prĂ©dateur autour de sa proie.

Dans un autre sĂ©minaire, il a Ă©voluĂ©, il s’est radicalisĂ©. Il devient plus brutal dans ses propos et force un adepte Ă  faire quelque chose que celui-ci ne veut pas faire au dĂ©part. Il y a alors un travelling circulaire qui enferme cet adepte, pour montrer l’emprise que le coach Matt exerce sur lui. C’est aussi l’effet du groupe : quand quelqu’un vous assĂšne des paroles-chocs sans arrĂȘt, entourĂ© de centaines de personnes, vous perdez votre libre arbitre. Vous ĂȘtes sous emprise. Ce flot continu de paroles donne le tournis, et je crois que le mouvement de camĂ©ra transmet ce sentiment.

Il y a une scĂšne de bascule trĂšs puissante dans le film, oĂč le coach Matt devient imbuvable avec son Ă©quipe.

C’est vrai qu’il est moralement imbuvable Ă  ce moment-lĂ . Je trouvais intĂ©ressant de montrer comment les mĂ©canismes d’emprise se mettent en place. C’était vraiment au cƓur du propos du film. J’avais envie de partir d’un personnage sincĂšre, qui veut rĂ©ellement aider les gens, et de montrer comment il se radicalise peu Ă  peu pour devenir un fanatique. Il est aussi rattrapĂ© par sa mĂ©galomanie et son narcissisme. Le pouvoir qu’il exerce sur les autres lui monte Ă  la tĂȘte, indĂ©niablement.

Mais en mĂȘme temps, il y a une part de vĂ©ritĂ© dans ce qu’il dit. Je n’aime pas les films qui me caressent dans le sens du poil (rires), avec des gentils et des mĂ©chants bien dĂ©finis. Je ne trouve pas ça trĂšs intĂ©ressant. J’ai envie d’ĂȘtre bousculĂ© en tant que spectateur, d’ĂȘtre confrontĂ© Ă  des positions morales. C’est ce qui m’intĂ©ressait dans ce personnage et ce que j’aimais dans l’interprĂ©tation de Pierre. |

Le thriller psychologique Gourou est prĂ©sentement Ă  l’affiche.