CrĂ©dit photoâ: Marie Rouge / Unifrance
Entrevue avec la cinéaste Rebecca Zlotowski pour la sortie du film Vie privée.
Rebecca Zlotowski est une scĂ©nariste et rĂ©alisatrice française. Son premier long mĂ©trage, Belle Ăpine, est son projet de fin dâĂ©tudes Ă La FĂ©mis (Ăcole nationale supĂ©rieure des mĂ©tiers de lâimage et du son). En 2010, il est prĂ©sentĂ© en compĂ©tition Ă Cannes lors de la 49e Semaine de la critique. Son quatriĂšme film, Une fille facile, remporte le prix de la SociĂ©tĂ© des auteurs et compositeurs dramatiques Ă la Quinzaine des rĂ©alisateurs du Festival de Cannes 2019. Vie privĂ©e met en scĂšne Jodie Foster dans un rĂŽle en françaisâ: celui dâune psychiatre-psychanalyste qui enquĂȘte sur la mort de lâune de ses patientes.
Quel a Ă©tĂ© le point de dĂ©part de ce filmâ?
LâidĂ©e mâa Ă©tĂ© proposĂ©e par Anne Berest, qui est une grande romanciĂšre en France et aussi lâune de mes amies les plus intimes. On Ă©tait au lycĂ©e ensemble. Donc, elle mâa ditâ: «âJe tâĂ©cris un scĂ©nario.â» (rires) Jâai trouvĂ© gĂ©nial ce personnage qui pleure sans raison, parce que moi, je trouve quâon devrait tous pleurer tous les jours (rires). Au dĂ©part, le scĂ©nario Ă©tait trĂšs dark. Moi, je voulais faire quelque chose de plus lĂ©ger, donc on a travaillĂ© comme ça, sous lâĂ©gide de notre amitiĂ©. Elle croit beaucoup aux vies antĂ©rieures. Moi, pas du tout (rires). Câest comme ça avec ma meilleure amie. Elle me parlait des vies antĂ©rieures de toutes ses sĂ©ances et, en mĂȘme temps, je me disaisâ: câest gĂ©nial pour le film (rires).
Est-ce que, dĂšs le dĂ©part, il y avait une volontĂ© dâemprunter les codes classiques du thrillerâ?
Ă priori, le sujet est trĂšs sĂ©rieux, avec une actrice qui nâest pas connue pour ĂȘtre une actrice comique. Moi non plus, je ne suis pas connue pour faire des films comiques. Je nâen ai jamais fait de ma vie. Il nây a aucune vanne dans mes films. Dans la vie, jâadore rire, mais mes films sont parfois extrĂȘmement sĂ©rieux. Et je me disais que, le monde devenant plus atroce de jour en jour, si on veut continuer Ă aller en salle de cinĂ©ma, il faut proposer un objet de plaisir. AprĂšs, je suis incapable de ne pas faire un truc avec la Shoah (rires). On y retrouve donc le murder mystery, en mĂȘme temps la «âcomĂ©dieâ» de remariage et le drame psychologique avec cette famille et ce dĂźner si Ă©trange (rires). Pour moi, en tant que cinĂ©aste, câĂ©tait agrĂ©able dâexpĂ©rimenter les genres.
«âJe me suis rendu compte que Jodie Foster, on ne lâavait jamais projetĂ©e en couple. Au cinĂ©ma, elle est toujours seule. On nâa jamais construit mentalement Jodie Foster en couple avec un homme parce que câĂ©tait son droit.â»
Ăvidemment, on doit vous demander comment vous avez rĂ©ussi Ă obtenir non seulement la participation de Jodie Foster, mais en plus dans un rĂŽle oĂč elle parle françaisâ?
La vraie question, câest pourquoi elle a dit oui (rires)â! Et câest intĂ©ressant Ă deux niveaux. Le premier, câest que lorsquâon travaille avec des actrices de cette stature-lĂ , quel que soit le rĂ©alisateur, câest toujours un Ă©vĂ©nement quand Jodie Foster dit oui, parce quâelle est extrĂȘmement sĂ©lective avec ses rĂŽles. Je pense que celui-ci est tombĂ© au bon moment de sa vie, de femme, peut-ĂȘtre aussi dâAmĂ©ricaine cherchant une forme dâexil culturel. Ensuite, il y a son rapport Ă la langue française. Elle est tellement impressionnante que câen est presque un mystĂšre (rires). Elle le parle comme moiâ! Je ne divulgue rien, mais son rapport au français vient du fait que câĂ©tait la langue que sa mĂšre aurait aimĂ© parler. Jâai senti ce rapport passionnel quâelle entretient avec notre culture et notre langue. Jâavais dĂ©jĂ essayĂ©, il y a quinze ans, de lui offrir un rĂŽle, et lĂ , câest tombĂ© au bon moment. Le fait que ce soit une AmĂ©ricaine Ă Paris a ajoutĂ© au personnage des Ă©lĂ©ments qui me plaisaient.
On sent la complicitĂ© entre Jodie Foster et Daniel Auteuil, qui forment un couple sĂ©parĂ©. Ătait-ce palpable sur le plateauâ?
Ah ouiâ! Mais câĂ©tait quand mĂȘme un coup de dĂ©s, parce quâon ne sait jamais si un couple va fonctionner. Câest vraiment ma monteuse qui disaitâ: «âCâest le feu entre euxâ! Il faut que tu fasses dâautres scĂšnes.â» (rires) Elle voyait les rushes tous les soirs et elle me disaitâ: «âCâest lĂ quâest le film. Il est dans la rencontre entre ces deux-lĂ .â» Elle avait tout compris (rires)â! AprĂšs, je me suis rendu compte que Jodie Foster, on ne lâavait jamais projetĂ©e en couple. Au cinĂ©ma, elle est toujours seule. On nâa jamais construit mentalement Jodie Foster en couple avec un homme, parce que câĂ©tait son droit. Elle a dĂ©fendu Ă Hollywood lâidĂ©e de direâ: «âMoi, je vais prendre des rĂŽles qui pourraient ĂȘtre jouĂ©s par des hommes, et ce sera une femme.â» CâĂ©tait donc un pari Ă©norme, et câest pour ça que jâai mis si longtemps Ă comprendre comment distribuer le rĂŽle. Puis, quand Daniel Auteuil est arrivĂ©, sa part mĂ©diterranĂ©enne, sa part latine, a complĂštement assoupli Jodie. Le statut de trĂšs grande star de Daniel Auteuil fait quâil est confiant et ne panique pas Ă lâidĂ©e de ne pas ĂȘtre le rĂŽle principal. Câest un trĂšs grand acteur qui possĂšde un rythme de comĂ©die qui, pour moi, tient de la musique. Quand il la trouve un peu folle et quâil se touche lâoreille, juste ça, câest drĂŽle. Il y a des acteurs qui ont le rythme, et dâautres non. Jodie nâa pas le rythme fou de la comĂ©dieâ: ce nâest pas son truc. En revanche, elle a lâintelligence de jouer au premier degrĂ© des scĂšnes oĂč elle perd les pĂ©dales, comme celle du repas de famille, oĂč elle est totalement investie. Ăvidemment, je savais que je nâavais aucune indication Ă lui donner. Elle savait que, pour que ce soit drĂŽle, il fallait quâelle vive rĂ©ellement lâĂ©tat du personnage.
Quelle scĂšne a Ă©tĂ© la plus dure Ă tournerâ?
Il y a eu cette scĂšne oĂč Mathieu Amalric fait lâamour avec sa compagne sur la rambarde. Nous Ă©tions en Normandie, et lĂ -bas, il y a trois saisons dans la mĂȘme journĂ©eâ: il a neigĂ© le matin, puis il a plu, et ensuite il y a eu un gros soleil. Le dĂ©cor Ă©tait dĂ©gueulasse (rires)â! Il a fallu enlever la neige. On Ă©tait en novembre, je mettais de la fausse pluie et eux Ă©taient nus (rires). Il faisait tellement froidâ! CâĂ©tait des conditions climatiques trĂšs intenses pour les acteurs. Il fallait que je sois du cĂŽtĂ© des acteurs, qui se donnaient Ă©normĂ©ment dans cette scĂšne de sexe, et en mĂȘme temps, jâĂ©tais de lâautre cĂŽtĂ© avec la camĂ©ra et je voulais leur direâ: «âOn ne vous voit pas de trop prĂšs, donc nâen faites pas trop.â» (rires) CâĂ©tait une scĂšne trĂšs marrante Ă tourner, mais physiquement difficile. |
Le drame psychologique Vie privĂ©e est prĂ©sentement Ă lâaffiche.


