Entrevue avec le cinéaste César Diaz pour la sortie du film Mexico 86.
Natif du Guatemala, CĂ©sar Diaz sâinstalle en Belgique pour des Ă©tudes universitaires. Puis, il quitte pour Paris afin dâĂ©tudier la scĂ©narisation. Par la suite, il travaille sur plusieurs documentaires. En 2019, il signe son premier long mĂ©trage avec Nuestras madres, qui lui vaut le prix de la CamĂ©ra dâOr au Festival de Cannes. Son nouveau film, le drame Mexico 86, sâinspire de son enfance avec sa mĂšre, une militante lors de la guerre civile guatĂ©maltĂšque des annĂ©es 1970 et 1980.
Lâhistoire de votre film est inspirĂ©e de votre propre vie. Est-ce que vous cherchiez depuis longtemps Ă raconter votre enfance assez particuliĂšreâ?
Non, les choses sont arrivĂ©es dans lâautre sens. Câest-Ă -dire que jâai interrogĂ© le rapport mĂšre-fils, la crĂ©ation du rapport, au-delĂ du lien gĂ©nĂ©tique. Je pense quâeffectivement, ça vient de ma propre histoire de me direâ: «âMais comment est-ce possible de crĂ©er un lienâ?â» Je lâai vu en Ă©tant papa maintenant, que ces liens, ils se crĂ©ent au quotidien, au jour le jour, quand on passe du temps avec les enfants. Et donc, en interrogeant ça, je me suis dit, tiens, en fait, ça serait intĂ©ressant de mettre en scĂšne la rencontre de ces deux personnages qui ne se connaissent pas, qui ont ces patrimoines gĂ©nĂ©tiques communs, mais qui doivent faire famille Ă partir de cette rencontre. Câest lĂ que lâidĂ©e est venue. Jâavais fait un grand dĂ©tour parce que jâavais dâabord Ă©crit un film sur une femme guatĂ©maltĂšque migrante en Belgique, qui laisse effectivement son enfant avec sa mĂšre et lâenfant arrive dix ans plus tard. Sauf que lâenfant Ă©tait plus grand et quâen Ă©tant adolescent Ă Bruxelles, ça foutait le bordel dans la vie de la mĂšre. Mais je nâavais jamais rĂ©ussi Ă dĂ©passer la question migratoire, câest-Ă -dire que les retours que jâavais par rapport au scĂ©nario, immĂ©diatement, câĂ©taitâ: comment elle a eu des papiersâ? Comment elle a fait venir lâenfantâ? Et moi, ce qui mâintĂ©ressait, câĂ©tait la rencontre, en fait. Et câest lĂ oĂč je me suis ditâ: si je raconte ça depuis le Guatemala Ă cette Ă©poque-lĂ , les gens ne vont plus se poser cette question et je pourrai attaquer le sujet frontalement.
Pourquoi avoir choisi de situer votre intrigue sur fond de Coupe du monde de football en 1986â?
Moi, jâavais des souvenirs trĂšs prĂ©cis de cette Ă©poque-lĂ . Aussi parce que je pense que la guerre guatĂ©maltĂšque est une guerre complĂštement oubliĂ©e par les mĂ©dias et par les gens. Quand on parle de dictature militaire en AmĂ©rique latine, on parle du Chili et de lâArgentine. Et moi, ce qui mâa toujours surpris et blessĂ© aussi, câest quâau Mexique, alors que câest un pays qui est juste Ă cĂŽtĂ©, oĂč en 1986, on Ă©tait quand mĂȘme dans une pĂ©riode trĂšs noire de la guerre guatĂ©maltĂšque, les gens sâintĂ©ressaient plutĂŽt Ă la Coupe du monde quâĂ la guerre, alors quâon nâĂ©tait pas loin. Il y a quand mĂȘme un rapport trĂšs fort entre le Guatemala et le Mexique en Ă©tant des petits voisins. CâĂ©tait aussi ça qui, moi, me paraissait important. Et aussi, pour moi, centrer lâhistoire dans une rĂ©daction de magazine dâanalyse politique me paraissait important parce que jâai lâimpression que la presse Ă©tait un vĂ©ritable contre-pouvoir pendant trĂšs longtemps. La presse a Ă©tĂ© capable de faire tomber des prĂ©sidents, de dĂ©voiler des scandales.
«âJe trouvais intĂ©ressant de mettre en scĂšne la rencontre de ces deux personnages qui ne se connaissent pas, qui ont ces patrimoines gĂ©nĂ©tiques communs, mais qui doivent faire famille Ă partir de cette rencontre. Câest lĂ que lâidĂ©e du film mâest venue.â»
Votre film emprunte au code du thriller. Ătait-ce une volontĂ© dĂšs le dĂ©part ou le ton sâest imposĂ© au fur et Ă mesure de lâĂ©criture du scĂ©narioâ?
Câest un genre que jâapprĂ©cie Ă©normĂ©ment. Les films amĂ©ricains des annĂ©es 70, je les trouve formidables. Je trouve que câest la plus belle Ă©poque du cinĂ©ma amĂ©ricain, avec ce cinĂ©ma politique et engagĂ©, qui explore des codes, des langages cinĂ©matographiques incroyables. Et donc, jâai pensĂ© beaucoup au rĂ©alisateur Sydney Lumet en Ă©crivant. Son film Running on Empty (Ă bout de course) a fortement inspirĂ© le mien et mĂȘme Three Days of the Condor (Les Trois jours du condor, de Sydney Pollack) et The French Connection (La FiliĂšre française de William Friedkin).
Pourquoi ce choix du point de vue de la mĂšre et non de lâenfantâ?
Il y a eu Ă un moment donnĂ© une tentation dâaller vers lâenfant, mais le problĂšme, câest que si on est de son point de vue, on juge la mĂšre immĂ©diatement. Du moment oĂč lâenfant arrive, je pense que trĂšs vite, ce quâon exige de la mĂšre, câest quâelle arrĂȘte son engagement et quâelle sâoccupe de lui, en fait. Alors que si on est du cĂŽtĂ© de la mĂšre, on comprend ses raisons, on comprend pourquoi elle fait les choses et donc du coup, on accepte quâelle ne sâoccupe pas rĂ©ellement de lâenfant afin quâelle puisse continuer sa lutte.
CĂŽtĂ© rĂ©alisation, quelle scĂšne a posĂ© le plus grand dĂ©fiâ?
La course poursuite et la fusillade, parce quâon a dĂ» boucler tout un quartier. On a fait ça en quatre joursâ! Alors que concrĂštement, ça reprĂ©sente, je pense, trois minutes du filmâ? Et, surtout, parce que je nâavais jamais Ă©tĂ© sur un plateau dâaction. Jâai eu la chance dâavoir un premier assistant qui a fait beaucoup de films dâaction, qui mâa guidĂ©. Comment on fait tout ça implique plein de choses que je nâavais pas imaginĂ©es. Mais aprĂšs, çâa Ă©tĂ© hyper agrĂ©ableâ! JâĂ©tais comme un enfantâ! Les tirs, les vitres qui explosent, çâa Ă©tĂ© un Ă©norme dĂ©fi. Jâai appris terriblement au dĂ©but, mais aprĂšs, sur les plateaux, je me suis Ă©clatĂ©. CâĂ©tait vraiment trĂšs bien. Je suis prĂȘt pour le prochain James Bondâ!
Que voyiez-vous en BĂ©rĂ©nice Bejo pour incarner Mariaâ?
Moi, jâai besoin de tĂȘte pour Ă©crire, en fait. Pendant trĂšs longtemps, jâavais Ă©crit en pensant Ă une actrice mexicaine que jâaime beaucoup, Stephanie Sigman. Et tout dâun coup, jâai dĂ©couvert un film argentin oĂč il y avait BĂ©rĂ©nice dedans et je lâai entendue parler espagnol. Ensuite, jâai dĂ©couvert son mystĂšre. Je commençais Ă penser Ă elle en Ă©crivant, tout en me disant, câest trop loin, ce nâest pas possible. Et petit Ă petit, quand tout prenait forme, quand on commençait Ă avoir du financement et que ça devenait rĂ©el, on sâest approchĂ©s dâelle et çâa Ă©tĂ© trĂšs, trĂšs facile. On nâa pas eu de mal Ă la convaincre de faire le film parce quâelle Ă©tait convaincue par le scĂ©nario.
Vous faites quelques rĂ©fĂ©rences Ă Star Wars. Jâimagine que ce nâest pas un hasard. Ătes-vous un fanâ? Voyez-vous un peu le film comme les rebelles contre lâEmpireâ?
Oui, parce que câĂ©tait aussi lâĂ©poque et je pense que la meilleure façon dâexpliquer la guerre guatĂ©maltĂšque, ça peut ĂȘtre les rebelles qui essaient de vaincre lâEmpire. Et mĂȘme dans lâiconographie, il y a quelque chose de trĂšs, trĂšs fort que George Lucas a rĂ©ussi Ă faire lĂ . Il fallait trouver la façon de pouvoir lâexpliquer. Et Star Wars, ça fait partie aussi de ce que je suis.
Finalement, Maria dĂ©tient les plans comme la princesse Leiaâ?
Exactement (rire)â! |
Le drame Mexico 86 est maintenant Ă lâaffiche.
